Cyberviolences conjugales : comprendre et déjouer les dispositifs de géolocalisation
-Voiture connectée, montre GPS, réseaux sociaux, objets connectés du quotidien… Les outils qui simplifient notre vie peuvent aussi, dans un contexte de violences conjugales, devenir des instruments de surveillance et de contrôle. Savoir où se trouve une personne, à quel moment, avec qui, est en effet devenu d'une simplicité redoutable pour qui veut exercer une emprise sur son partenaire ou son ex-partenaire. En tant qu'avocat en droit de la famille, je constate régulièrement combien cette dimension numérique du contrôle conjugal reste mal identifiée par les victimes elles-mêmes, alors qu'elle peut avoir des conséquences très concrètes sur leur sécurité et leur autonomie. Cet article a pour objectif d'expliquer ces mécanismes et de donner des pistes concrètes pour s'en protéger.
Le contrôle de la mobilité, un mécanisme central des violences conjugales
Les recherches menées sur le sujet le montrent clairement : le contrôle des déplacements constitue l'un des piliers de l'emprise exercée par un partenaire violent. Selon les travaux de Marion Tillous, maîtresse de conférences à l'Université Paris 8, les agresseurs mettent en place une véritable stratégie à plusieurs niveaux : un contrôle spatial direct (délimitation des lieux et horaires autorisés, des moyens de transport, voire de la tenue vestimentaire), doublé d'un système de surveillance spatiale qui peut mobiliser des logiciels espions, des applications détournées de leur usage initial, des balises GPS, la jauge à essence ou le compteur kilométrique du véhicule, ou tout simplement des tiers sollicités pour surveiller la victime.
Ce contrôle a des conséquences lourdes sur l'autonomie des victimes, qui sortent progressivement de moins en moins souvent, en particulier seules, et dont les déplacements se limitent aux tâches obligatoires (travail, courses). Cette situation a été décrite comme une véritable « déprise spatiale » : la victime perd, pas à pas, sa capacité à se mouvoir librement, jusqu'à ce que certains chercheurs comparent les situations de contrôle coercitif le plus abouti à des formes de séquestration.
Il est cependant essentiel de le rappeler : les victimes conservent, même dans les situations les plus verrouillées, une capacité d'action et de résistance. C'est sur cette capacité que peuvent s'appuyer les démarches de sécurisation numérique et, le cas échéant, les démarches juridiques.
Comment un partenaire ou ex-partenaire peut-il vous géolocaliser ?
La géolocalisation ne repose pas sur un seul procédé, mais sur une combinaison de technologies souvent utilisées au quotidien sans que l'on y pense :
- Le smartphone : via le GPS, le Wi-Fi, les antennes-relais ou le Bluetooth.
- Les applications : nombreuses sont celles qui, par défaut, partagent votre position (réseaux sociaux, messageries, applications de sport ou de transport).
- Les objets connectés : traceurs type AirTag ou SmartTag, montres connectées, GPS embarqué ou boîtier de voiture.
- Les publications sur les réseaux sociaux : photos, tags, commentaires de proches peuvent révéler indirectement où vous vous trouvez.
- Les logiciels espions (« stalkerwares ») : des applications dissimulées, installées à votre insu, permettant d'accéder à distance à vos messages, appels, historique de navigation ou position.
Un point mérite une attention particulière : même éteint, un téléphone peut parfois rester localisable via des services tels que « Localiser mon iPhone » ou « Localiser mon appareil » sur Android. Par ailleurs, chaque téléphone dispose d'un identifiant unique, l'IMEI, qui permet de l'identifier indépendamment de la carte SIM : changer de carte SIM ne suffit donc pas toujours à échapper à un traçage.
Des indices parfois insoupçonnés
Le traçage ne passe pas nécessairement par un dispositif technique sophistiqué. Des éléments a priori anodins peuvent suffire à révéler une localisation : l'arrière-plan d'une photo, le reflet dans une vitre, un ticket de caisse ou une confirmation de réservation partagés, ou encore un objet connecté visible sur une image. Une vigilance particulière sur ce que l'on publie, et sur ce que des proches peuvent publier à leur sujet, fait donc partie intégrante d'une stratégie de protection.
Quelques réflexes essentiels pour se protéger
Avant toute chose : ne pas agir dans la précipitation. Un changement brutal dans vos habitudes numériques peut alerter votre (ex-)partenaire et, dans certains cas, intensifier les violences. Il est fortement recommandé d'anticiper ses réactions avant d'entreprendre toute démarche de sécurisation, idéalement avec l'appui d'une association spécialisée. En cas de danger immédiat, contactez le 17.
Sous cette réserve, plusieurs mesures peuvent être envisagées selon votre situation :
- Sécuriser le compte associé à votre téléphone (compte Apple ou Google), car c'est souvent par ce biais qu'un accès à distance est possible : mot de passe fort, double authentification, déconnexion systématique après usage.
- Vérifier et désactiver les partages de localisation actifs sur vos applications (Google Maps, WhatsApp, réseaux sociaux), qui sont parfois configurés sans que vous en ayez pleinement conscience.
- Contrôler les paramètres de localisation, Wi-Fi et Bluetooth de votre téléphone, et les désactiver lorsqu'ils ne sont pas utilisés.
- Recenser les objets connectés présents autour de vous (traceurs, montres connectées, GPS de véhicule) et, en cas de doute, les désactiver ou retirer leur pile.
- Vérifier vos historiques de localisation et de connexion (Google Maps, Wi-Fi enregistrés, sauvegardes Cloud), qui peuvent conserver la trace de vos déplacements passés.
- Paramétrer vos réseaux sociaux pour limiter qui peut vous identifier sur des publications, désactiver la localisation associée à vos posts, et éviter de partager votre position en temps réel.
- Supprimer les métadonnées de localisation de vos photos, qui peuvent être exploitées même lorsque l'image elle-même ne montre rien de compromettant.
- *Composer #06# sur votre téléphone pour connaître son IMEI, à conserver dans un endroit sûr en cas de démarche ultérieure (dépôt de plainte, changement d'appareil).
Le cas particulier des logiciels espions
La découverte d'un logiciel espion sur son téléphone suscite naturellement l'envie de le supprimer immédiatement. C'est pourtant une réaction à éviter dans un premier temps : cette suppression peut alerter l'auteur des faits, qui constatera la perte d'accès, et faire disparaître des éléments qui pourraient constituer des preuves utiles dans le cadre d'un dépôt de plainte ou d'une procédure judiciaire. Il est préférable de :
- ne rien supprimer dans l'immédiat,
- solliciter conseil auprès d'une association spécialisée, d'un professionnel du numérique ou des forces de l'ordre,
- conserver, lorsque cela est possible sans danger, des preuves (captures d'écran, photos, notes datées des comportements constatés),
- engager les démarches sensibles depuis un environnement sécurisé (téléphone secondaire, connexion depuis un lieu de confiance),
- envisager, en dernier recours et avec un accompagnement, un changement de téléphone.
Le contrôle parental détourné : un point de vigilance pour les enfants
Les outils de contrôle parental, initialement conçus pour protéger les enfants, peuvent également être détournés pour surveiller un parent ou l'ensemble d'un foyer. Dans de nombreux systèmes, l'administrateur du groupe familial conserve un droit de regard sur la localisation des membres et peut installer des applications ou modifier des paramètres, sans que l'enfant (ni parfois l'autre parent) ne puisse s'y opposer seul. Dans un contexte de séparation pour violences conjugales, il est essentiel de vérifier qui détient les droits d'administration de ces outils et, si possible, de faire valoir sa qualité de titulaire de l'autorité parentale pour reprendre la main sur ces paramétrages, au besoin avec l'appui d'une structure spécialisée.
Après la séparation : consolider son autonomie
La séparation ne met pas nécessairement un terme au risque de traçage. Les recherches menées pendant la crise sanitaire ont d'ailleurs montré, de façon inattendue, que les restrictions de déplacement imposées à l'ensemble de la population avaient pu, pour certaines victimes déjà séparées, réduire les occasions de contact physique avec l'agresseur et offrir un répit bénéfique. Cela souligne un point essentiel : l'autonomie durablement retrouvée par les victimes dépend largement de la capacité à limiter effectivement les possibilités de surveillance et de contact de l'auteur des violences.
Concrètement, après une séparation, il est recommandé de sécuriser sa nouvelle adresse postale, de vérifier l'ensemble des comptes, appareils et objets connectés auxquels l'ex-partenaire a pu avoir accès, et de solliciter, si nécessaire, un accompagnement pour un changement de téléphone en toute sécurité.
L'accompagnement juridique, un complément indispensable
Les mesures de sécurisation numérique, aussi utiles soient-elles, ne remplacent pas un accompagnement juridique. Les preuves de surveillance ou de traçage que vous parvenez à conserver peuvent être déterminantes dans le cadre d'un dépôt de plainte, d'une demande d'ordonnance de protection, ou d'une procédure de séparation ou de divorce. En tant qu'avocat en droit de la famille, je peux vous accompagner pour évaluer la portée juridique de ces éléments et déterminer les démarches les plus adaptées à votre situation.
En cas de danger immédiat, contactez le 17. Pour un accompagnement anonyme et gratuit, le 3919 est disponible 24h/24 et 7j/7.
Cet article a un caractère informatif et ne remplace pas une consultation juridique personnalisée. N'hésitez pas à me contacter pour évoquer votre situation en toute confidentialité.
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