Histoires de la robe d'Avocat et les dessous de l'Histoire
-La robe d'avocat : bien plus qu'un simple vêtement noir
"Maître, vous n'avez jamais trop chaud avec cette robe ?"
C'est sans doute l'une des questions que les avocats entendent le plus souvent, juste après : « Vous gagnez vraiment tous vos procès ? » ou encore « Est-ce que les séries télé sont réalistes ? »
Il est vrai que cette longue robe noire intrigue. Elle impressionne parfois, rassure souvent et semble appartenir à un autre temps. Pourtant, derrière ses larges manches, son rabat blanc et son allure solennelle se cache une histoire fascinante, faite de traditions, de symboles… et de quelques légendes tenaces.
Car non, la robe d'avocat n'est pas un simple uniforme destiné à rendre les audiences plus élégantes. Elle raconte près de mille ans d'histoire, rappelle les valeurs fondamentales de la profession et constitue encore aujourd'hui un puissant symbole de justice, d'indépendance et d'égalité.
Et rassurez-vous : si tous les avocats portent la même robe, cela ne signifie pas qu'ils plaident tous de la même façon…
Pourquoi les avocats portent-ils une robe ?
À première vue, la question paraît simple.
La réponse, elle, l'est beaucoup moins.
La robe d'avocat est souvent présentée comme un héritage du monde religieux. Cette idée est largement répandue, notamment en raison de sa ressemblance avec les vêtements ecclésiastiques.
Pourtant, les historiens de la profession rappellent que son origine est avant tout laïque.
Au Moyen Âge, les membres des professions libérales, les universitaires et les magistrats portaient déjà de longues robes afin d'afficher leur rang social, leur savoir et leur autorité. Les avocats ont naturellement adopté cette tenue, qui les distinguait des autres citoyens.
Autrement dit, la robe était déjà un signe de prestige bien avant d'être un symbole de justice.
Au fil des siècles, elle a évolué au rythme de l'histoire de France, des révolutions, des changements politiques et des réformes judiciaires.
Elle est aujourd'hui l'un des très rares vêtements professionnels à avoir traversé les siècles sans jamais perdre sa signification.
Une robe qui a connu… la Révolution
La robe d'avocat a pourtant bien failli disparaître.
En 1790, en pleine Révolution française, les ordres d'avocats sont supprimés.
Aux yeux des révolutionnaires, ils représentent les privilèges de l'Ancien Régime.
Résultat : plus d'Ordre… et plus de robe.
L'avocat cesse même, pendant un temps, d'exister en tant que profession indépendante.
Il faudra attendre le Consulat puis l'Empire pour que la profession soit progressivement rétablie.
Napoléon remet les avocats en robe.
Ironie de l'histoire : celui qui se méfiait profondément des avocats est aussi celui qui a largement contribué à redonner une existence officielle à leur costume.
Depuis le début du XIXᵉ siècle, la silhouette générale de la robe est restée quasiment inchangée.
Une belle preuve que certaines traditions résistent mieux aux modes que d'autres.
Une robe qui ne sert pas à impressionner
Enfin… pas uniquement.
Lorsqu'un avocat enfile sa robe avant une audience, il ne cherche pas à afficher son statut social.
Au contraire.
La robe fait disparaître les différences.
Sous cette tenue, impossible de savoir si l'avocat débute sa carrière ou possède trente années d'expérience.
Impossible également de deviner son origine sociale, ses revenus ou ses convictions.
Tous apparaissent de la même manière.
C'est précisément l'un des messages de la robe : devant la justice, les avocats sont égaux.
Le débat doit porter sur les arguments, pas sur les apparences.
À une époque où tout semble personnalisé, la robe rappelle qu'au palais de justice, c'est la fonction qui prime sur la personne.
Plus qu'un vêtement : un engagement
Beaucoup d'avocats racontent la même sensation.
La première fois qu'ils enfilent leur robe, quelques instants avant de prêter serment, quelque chose change.
Ce n'est pas la robe qui transforme un étudiant en avocat.
C'est le serment.
Mais la robe matérialise ce passage.
Elle rappelle les mots prononcés devant la cour :
« Jure d'exercer mes fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité. »
Ces cinq principes accompagneront ensuite l'avocat tout au long de sa carrière.
Chaque fois qu'il revêt sa robe, il se souvient qu'il ne défend pas seulement un dossier.
Il défend aussi une institution : la Justice.
Comme l'écrivait George Bohy :
« La toge fait entrer l'homme dans sa peau d'avocat. »
Une formule qui résume parfaitement ce que représente cet habit.
Les secrets de la robe d'avocat
À première vue, toutes les robes se ressemblent.
Pourtant, chacune cache de nombreux détails que le grand public ignore.
Et certains sont plutôt surprenants.
La couleur noire
Pourquoi noire ?
Parce qu'elle symbolise la sobriété, la neutralité et la dignité.
Elle évite toute démonstration de richesse ou d'excentricité.
Au tribunal, personne ne vient faire un défilé de mode.
Même si certains avocats rêveraient probablement d'une version plus légère lors des audiences du mois d'août…
Les grandes manches
Elles font partie de la silhouette traditionnelle de la robe.
À l'origine, elles étaient inspirées des vêtements universitaires.
Aujourd'hui encore, elles rappellent les origines savantes de la profession.
Elles ont aussi un avantage inattendu.
Même si, à l'ère du numérique, elles servent parfois davantage à cacher un téléphone en mode silencieux.
Le rabat blanc
Le petit col blanc porté sous la robe porte un nom : le rabat.
Dans le jargon des avocats, certains l'appellent affectueusement le « bavoir ».
Il rappelle les anciennes tenues ecclésiastiques mais symbolise aujourd'hui la parole libre.
Car, contrairement aux idées reçues, la véritable arme de l'avocat n'a jamais été son éloquence.
C'est sa capacité à convaincre grâce au droit.
L'épitoge
L'épitoge est cette bande de tissu portée sur l'épaule gauche.
Elle est probablement l'élément le plus mystérieux de la robe.
À l'origine, elle provenait d'une ancienne capuche bordée de fourrure.
Aujourd'hui, elle conserve essentiellement une valeur symbolique.
Traditionnellement, les avocats titulaires d'un doctorat en droit peuvent porter une épitoge comportant davantage de rangs d'hermine.
Cette distinction est toutefois devenue relativement rare.
Une robe qui possède… une traîne
Oui.
Comme certaines robes de cérémonie.
La plupart des personnes l'ignorent, car cette traîne est aujourd'hui repliée à l'intérieur de la robe.
Autrefois, elle symbolisait la dignité de la fonction.
Elle n'est désormais déployée que lors de certaines cérémonies très particulières, notamment les obsèques d'un confrère.
Et si vous voyez un avocat monter précipitamment un escalier du palais de justice, sachez qu'il existe une expression bien connue dans la profession :l'accident de traîne. La traine est traitre !
Une mésaventure qui rappelle que même les vêtements les plus solennels peuvent réserver quelques surprises.
Les trois robes de l'avocat : une superstition qui perdure
Voici probablement la tradition la plus célèbre.
On raconte qu'un avocat ne possédera que trois robes au cours de sa vie.
La première pour prêter serment.
La deuxième pour exercer son métier.
La troisième pour être enterré.
Cette formule est attribuée à Maître Gabet, ancien bâtonnier du barreau de Seine-Saint-Denis.
Bien entendu, il ne s'agit que d'une superstition.
De nombreux avocats remplacent leur robe bien avant qu'elle ne montre des signes de fatigue.
Et certains, par prudence ou par amusement, achètent même une quatrième robe au moment où ils commandent la troisième.
Comme quoi, même les juristes les plus rationnels ne sont pas totalement insensibles aux vieilles traditions…
Les fameux 33 boutons : mythe ou réalité ?
Impossible de parler de la robe sans évoquer cette question.
Combien possède-t-elle de boutons ?
Si vous demandez à dix avocats, vous obtiendrez probablement… plusieurs réponses.
La légende affirme que la robe comportait autrefois 33 boutons, en référence à l'âge du Christ.
La réalité est plus nuancée.
Les historiens de la profession considèrent aujourd'hui qu'il n'a jamais existé de règle imposant ce nombre précis.
Les costumiers adaptent le nombre de boutons à la taille de chaque robe.
En pratique, la plupart des robes contemporaines en comportent beaucoup moins.
Et c'est sans doute une bonne nouvelle.
Car boutonner une robe d'avocat juste avant une audience est déjà un exercice de patience…
Pourquoi les avocats parisiens n'ont-ils pas d'hermine ?
Si vous observez des photographies d'audiences ou de cérémonies judiciaires, vous remarquerez peut-être un détail que seuls les initiés connaissent.
Tous les avocats ne portent pas la même épitoge.
Dans la plupart des barreaux de France, l'épitoge est bordée de deux rangs de fourrure blanche – autrefois en hermine, aujourd'hui le plus souvent en fourrure synthétique. À Paris, en revanche, l'épitoge est dite « veuve » : elle est entièrement noire.
Pourquoi ?
Si vous posez la question à plusieurs avocats, vous obtiendrez probablement plusieurs réponses.
La plus célèbre raconte que les avocats parisiens auraient décidé de porter le deuil de Malesherbes, l'avocat de Louis XVI, guillotiné sous la Révolution après avoir défendu son client.
Une autre version évoque Marie-Antoinette, dont les avocats auraient continué à porter le deuil après son exécution.
D'autres encore racontent qu'il s'agissait d'un acte de résistance à l'égard de Napoléon, les avocats de Paris refusant de se soumettre totalement à l'autorité impériale.
La réalité est beaucoup plus simple.
Les historiens s'accordent aujourd'hui pour considérer que les avocats parisiens sont surtout restés fidèles à une tradition héritée de l'Ancien Régime.
Comme souvent dans la profession, la légende est parfois plus séduisante que la vérité.
Une robe… mais pas n'importe comment
Porter la robe est un honneur.
C'est aussi une obligation.
Depuis la loi du 31 décembre 1971, l'avocat ne peut la porter que dans l'exercice de ses fonctions judiciaires, principalement lors des audiences devant les juridictions.
Autrement dit, contrairement à certaines idées reçues, un avocat ne peut pas se promener librement en robe dans la rue, assister à un dîner ou faire ses courses au supermarché vêtu de son costume professionnel.
Même si l'on imagine sans peine qu'il gagnerait quelques places dans la file d'attente…
La robe est réservée à la fonction.
Elle appartient davantage à la Justice qu'à celui qui la porte.
Et si un avocat oublie sa robe ?
Cette scène est plus fréquente qu'on ne l'imagine.
Une audience qui commence tôt, une robe restée dans un autre cabinet, un déplacement imprévu…
Et soudain, l'avocat réalise qu'il est arrivé au tribunal… sans sa robe.
La situation prête parfois à sourire, mais elle est prise très au sérieux.
Le port de la robe est une obligation professionnelle.
Un avocat qui se présente sans robe peut se voir refuser l'accès à la barre ou demander un renvoi de son dossier si aucune solution n'est trouvée.
Dans certains palais de justice, la solidarité entre confrères joue pleinement.
Il n'est pas rare qu'un avocat prête exceptionnellement une robe à un confrère étourdi.
À condition, bien sûr, qu'ils aient à peu près la même taille…
Car plaider avec une robe vingt centimètres trop longue est rarement une bonne idée, surtout lorsqu'il faut gravir les marches de la salle d'audience.
Peut-on porter des décorations ou des signes religieux avec la robe ?
Cette question a suscité d'importants débats ces dernières années.
La robe est le symbole de l'égalité entre les avocats.
Elle traduit également leur indépendance et leur neutralité dans l'exercice de leurs fonctions judiciaires.
Afin d'unifier les pratiques, le Conseil national des barreaux a intégré en 2023 dans le Règlement intérieur national une règle simple :
L'avocat ne porte aucun signe distinctif avec sa robe.
Cette interdiction vise notamment les signes manifestant ostensiblement une appartenance religieuse, philosophique ou politique.
L'objectif n'est pas de nier les convictions personnelles des avocats.
Il s'agit de préserver l'image d'une justice impartiale et d'un costume commun à tous.
La robe parle au nom de la profession.
Elle ne doit pas exprimer une opinion personnelle.
La toque : un chapeau… qui n'en est plus un
Le mot « toque » fait sourire de nombreux jeunes avocats.
Ils découvrent rapidement qu'au palais de justice, lorsqu'un confrère leur demande :
« Tu as regardé dans ta toque ? »
… il ne parle absolument pas d'un chapeau.
Autrefois, la toque était effectivement le couvre-chef porté avec la robe.
Aujourd'hui, elle désigne le casier individuel attribué à chaque avocat au palais de justice.
C'est là que sont déposés les courriers des juridictions, les messages des confrères et certaines convocations.
La toque est devenue une véritable boîte aux lettres professionnelle.
Comme quoi, certains mots traversent les siècles… en changeant complètement de fonction.
Une robe différente pour les femmes et les hommes ?
À première vue, elles semblent identiques.
Pourtant, il existe un détail que peu de personnes remarquent.
Le sens du boutonnage.
Traditionnellement, la robe des hommes se ferme vers la droite.
Celle des femmes vers la gauche.
Cette différence, héritée de l'histoire du costume, rappelle les usages vestimentaires de l'époque où les premières avocates ont progressivement intégré la profession.
Aujourd'hui, ce détail relève surtout de la tradition des maîtres tailleurs spécialisés dans la confection des robes.
Une poche... un peu particulière
Les robes d'avocat possèdent deux poches.
Jusque-là, rien d'extraordinaire.
Mais l'une d'elles est traditionnellement percée.
Pourquoi ?
Selon la tradition, cette ouverture permettait autrefois au client de glisser discrètement quelques pièces dans la bourse portée sous la robe.
À une époque où l'on parlait davantage de gratification que de convention d'honoraires, la discrétion faisait partie des usages.
Aujourd'hui, les honoraires sont naturellement facturés de manière transparente.
La poche percée, elle, est restée.
Comme un clin d'œil à l'histoire de la profession.
Une robe qui accompagne toute une carrière
Pour beaucoup d'avocats, la robe est bien davantage qu'un vêtement de travail.
Elle est présente lors des moments les plus importants d'une vie professionnelle.
La prestation de serment.
La première plaidoirie.
La première victoire.
La première défaite aussi.
Les audiences difficiles.
Les grands procès.
Les cérémonies de rentrée.
Les hommages rendus à un confrère disparu.
Au fil des années, elle devient presque un témoin silencieux de toute une carrière.
Certains avocats conservent d'ailleurs leur première robe pendant des décennies, malgré les reprises de couture, les rabats remplacés et les manches patinées par le temps.
Parce qu'au fond, ce n'est pas la robe qui vieillit.
Ce sont les souvenirs qu'elle accumule.
Une robe qui rappelle que la justice dépasse les individus
On dit souvent que l'avocat prête sa voix à ceux qui ne peuvent pas se défendre seuls.
Sa robe rappelle une autre réalité.
Devant un tribunal, ce ne sont ni son nom, ni sa réputation, ni son ancienneté qui doivent convaincre.
Ce sont ses arguments.
La robe efface les différences, protège l'indépendance de celui qui la porte et rappelle que la Justice ne se rend pas au nom d'une personne, mais au nom de la loi.
C'est probablement pour cette raison que, malgré les évolutions de la société, les modes vestimentaires et les progrès technologiques, elle n'a pratiquement pas changé depuis plus de deux siècles.
Parce que certaines traditions ne survivent pas par nostalgie.
Elles survivent parce qu'elles continuent d'avoir du sens.
En conclusion
La robe d'avocat est sans doute l'un des vêtements les plus symboliques de notre société.
Elle raconte l'histoire d'une profession, mais aussi celle de la Justice.
Elle rappelle les devoirs de l'avocat autant que les droits de ceux qu'il défend.
Derrière ses plis soigneusement repassés, son rabat blanc et son épitoge se cachent des siècles de traditions, quelques légendes savoureuses, une poignée de superstitions… et surtout des valeurs essentielles : la dignité, l'indépendance, la loyauté, la probité et le respect du contradictoire.
Alors, la prochaine fois que vous croiserez un avocat en robe dans les couloirs d'un palais de justice, vous regarderez peut-être ce costume autrement.
Et si, malgré tout ce que vous venez d'apprendre, une question continue de vous intriguer — « N'a-t-il pas trop chaud en plein mois de juillet ? » — la réponse est simple :
Si. Très souvent. Mais certaines traditions valent bien quelques gouttes de sueur…
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